le début de l'histoire est ici
- Un dernier effort, leur demanda Jola, mon campement n’est pas loin et vous pourrez vous reposer.
Elle avait plié légèrement les genoux et tendu la main à Moïra, d’un mouvement fluide, la fillette avait pris appui de la pointe des orteils sur les mollets de Jola et avait enfourché ses épaules, un numéro bien rodé que n‘aurait pas renié un artiste de cirque.
Le chemin était assez large pour qu’Ael et Sienne puissent marcher de front, se soutenant l’un l’autre, L’épuisement les saoulait et comme les bulles d’air que relâche un plongeur en remontant des profondeurs, les questions libérées par le flux d’adrénaline que charriait encore leurs veines commencèrent à éclore dans leur esprit en collier de perles noires. Lentement, ils prenaient conscience de l’étrange passivité dont ils avaient fait preuve dans le village. Ils s’étaient laissés engluer dans la toile douillette qu’on avait tissée pour eux. Emerveillés par le spectacle, ils avaient occulté les accrocs dans rideau de la scène. Moïra, la sauvageonne qui chevauchait fièrement Jola devant eux avait écrit le mot fin sur leur béate contemplation avec les lettres bleues de la peur.
Jola avait installé un campement entre deux grands catalpas à larges feuilles. Une restanque de grosses pierres de lave retenait la terre noire et formait une terrasse qui dominait le cirque. Au centre, elle avait dressé une tente constituée par trois pans de tissu léger cousus sur les cotés d’une toile épaisse et huilée, elle-même haubanée aux arbres par quatre cordes effilochées. Une étoffe roulée en boudin et retenue par des rubans devait servir à fermer l’entrée orientée vers le cratère. Tout autour de la tente, l’espace était encombré d’un fatras de paniers, de vases, de bancs, des piles branlantes de tissus moisissant dans leurs plis, une pyramide de sandales de corde, des lampes d’étain terni, des entassement d’outils rouillés, des monceaux de coussins, des flûtes de bois plantées bec en terre par ordre de taille, des chaises alignées comme pour un spectacle et dont l’assise de paille était ébouriffée comme si on s’était acharné dessus.
Devant la tente , trois grosses pierres formaient un foyer primitif surmonté d‘un trépied.
Avec une sollicitude inattendue, Moïra se mit en devoir d’installer un gros nid de coussin dans la lumière jaune qui filtrait sous la toile. Elle aida Ael et Sienne à s’y allonger confortablement, glissa des oreillers sous leurs têtes et sous leurs genoux.
Jola avait allumé le feu en frottant le dos de son couteau sur une tige de métal bleuté. Elle avait obtenu du premier coup une longue étincelle qui avait enflammé les brindilles du foyer. D’un coffre de bois peint de personnages naïfs, elle avait extirpé une casserole au cul noir qu’elle avait remplie d’eau et posée sur une grille au-dessus des flammes. Enfin , elle se pencha en marmonnant sur un amoncellement d’objets métalliques et en retira quatre gobelets d’argent cabossés ciselés comme des bijoux.
- le chemin de la falaise est bien moins périlleux qu’il n’y paraît dit-elle en brisant le silence. Aujourd’hui encore, certains préfèrent passer par là plutôt que de prendre l’ascenseur.
Sienne, dont les muscles tétanisés se détendaient avec de brusques sursauts comiques sous les doigts agiles de Moïra, lança un regard assassin à la fillette.
- Il y a VRAIMENT un ascenseur ? Gronda-t-elle ?
- bien sûr répliqua Moïra, tu ne crois quand même pas qu’on descend toute la récolte par la falaise ? Il faudrait des jours entiers et vous crèveriez de faim vous tous en bas !
Sienne se laissa basculer en arrière en soupirant.
- Nous sommes chez des fous, dit-elle épuisée, des fous dangereux, des pervers qui se cachent sous l’apparence d’affables paysans.
Jola se mit à rire,
- Voilà une hypothèse qui mériterait d’être approfondie dit-elle. Elle porta un doigt à sa bouche, arracha du bout des dents une petite peau sèche à la base d’un ongle noir de crasse, la recracha, se pinça plusieurs fois le nez, enfin, elle glissa sa main dans sa tunique et exhiba un mince torque d’or qu’elle agita. Une vingtaine de breloque ornaient le collier et s’entrechoquèrent avec un bruit de clochette.
- oui, reprit-elle pensivement, nous sommes probablement tous devenus fous.
Ael fixait le collier avec attention.
- ce sont des « dols » demanda-t-il ? Pourquoi en as-tu autant ? Est-ce que cela signifie que tu es le chef du village ? La Reine ou je ne sais quoi du même genre ici ?
- Ha ! Répondit Jola en se levant, les dols… Ils ne vous ont donc rien expliqué ? Bien sûr que non, les traditions d’accueil se perdent depuis…
Elle interrompit sa phrase pour jeter dans la casserole une poignée de feuilles séchées qu’elle avait arraché à un des nombreux bouquets qui pendouillaient sous la toile. Des vapeurs de menthe, de cardamome et de réglisse s’infiltrèrent dans la tente.
- Les dols sont la représentation de notre système judiciaire expliqua-t-elle en versant l’infusion dans les gobelets. Lorsque l’un d’entre nous s’estime victime d’une injustice, d’un vol, ou de toute autre forme de désagrément, il offre un bijou à la personne qui est responsable de sa douleur. Ce bijou c’est un dol.
Ael souffla sur son gobelet, secoua la tête et se tourna vers Sienne.
- Tu dois avoir raison ma douce, ils sont fous !
- Tu ne comprends pas, reprit Jola. Voyons, imagine que quelqu’un vole, disons, une orange. S’il la vole à quelqu’un qui possède tout un champ d’oranger donnant de pleines caisses d‘oranges, tellement d‘oranges que certaines tombent des arbres et ne sont jamais ramassées, le propriétaire de l’orangeraie ne se sentira pas très floué, vois-tu ? Mais si l’orange volée était le seul et unique fruit d‘un seul et unique oranger, si son propriétaire avait travaillé longtemps pour faire pousser l’oranger, y mettant tout son cœur, y apportant tous ses soins, alors, le préjudice causé par ce vol serait considérable non ?
- Bien sûr acquiesça Ael, mais je ne vois pas où tu veux en venir avec ton histoire d’orange.
- Hé bien , considère le geste du voleur, dans les deux cas c’est le même geste, ce sont les conséquences qui diffèrent. Simple contrariété pour l’un, perte irréparable pour l’autre. Pourtant, la plupart des systèmes judiciaires condamne le crime lui-même, le geste, selon un barème plus ou moins fluctuant mais sans tenir réellement compte de la souffrance de la victime et sans lui donner l’occasion de punir lui-même à la hauteur de ce qu’il ressent. Qui peut prétendre mesurer la douleur d’un autre ? Ici, nous laissons à la victime le soin de peser la peine qui sera appliquée.
- délirant ! Murmura Ael, Sous le simple coup de la colère, ou juste parce que bon lui semblerait, le propriétaire de l’orangeraie pourrait condamner son voleur à une peine démesurée !
- C’est là qu’intervient le dol justement. La victime doit se rendre à la mine, creuser et creuser pour trouver de l’or jusqu’à ce qu’il estime en avoir extrait un poids à la mesure de son préjudice, ensuite il va voir l’orfèvre, fait fabriquer un dol qui sera accroché à un collier, et ce collier, le coupable le portera toute sa vie scellé à son cou. Aux yeux des autres, le collier montrera la faute commise, au cou du coupable il pèsera pour toujours.
Crois-tu que le propriétaire de l’orangeraie ira perdre son temps à la mine pour une simple orange ? Quant à l’autre, celui pour qui l’orange était un trésor, pendant qu’il creuse, se fatigue et transpire, sa colère a le temps de s’apaiser, entre deux coups de piolet dans la roche, le dos fumant de l’effort accompli, les mains cloquées d’ampoules, il aura vite fait d’estimer le juste poids du dommage subi, de relativiser la valeur de l’orange.
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