Présentation

Il y a actuellement  5  personne(s) sur ce blog

Recherche

Créer un Blog

nouvelles

Lundi 9 novembre 2009


le début de l'histoire est ici

- Un dernier effort, leur demanda Jola, mon campement n’est pas loin et vous pourrez vous reposer.

Elle avait plié légèrement les genoux et tendu la main à Moïra, d’un mouvement fluide, la fillette avait pris appui de la pointe des orteils sur les mollets de Jola et avait enfourché ses épaules, un numéro bien rodé que n‘aurait pas renié un artiste de cirque.

Le chemin était assez large pour qu’Ael et Sienne puissent marcher de front, se soutenant l’un l’autre, L’épuisement les saoulait et comme les bulles d’air que relâche un plongeur en remontant des profondeurs, les questions libérées par le flux d’adrénaline que charriait encore leurs veines commencèrent à éclore dans leur esprit en collier de perles noires. Lentement, ils prenaient conscience de l’étrange passivité dont ils avaient fait preuve dans le village. Ils s’étaient laissés engluer dans la toile douillette qu’on avait tissée pour eux. Emerveillés par le spectacle, ils avaient occulté les accrocs dans rideau de la scène. Moïra, la sauvageonne qui chevauchait fièrement Jola devant eux avait écrit le mot fin sur leur béate contemplation avec les lettres bleues de la peur.

Jola avait installé un campement entre deux grands catalpas à larges feuilles. Une restanque de grosses pierres de lave retenait la terre noire et formait une terrasse qui dominait le cirque. Au centre, elle avait dressé une tente constituée par trois pans de tissu léger cousus sur les cotés d’une toile épaisse et huilée, elle-même haubanée aux arbres par quatre cordes effilochées. Une étoffe roulée en boudin et retenue par des rubans devait servir à fermer l’entrée orientée vers le cratère. Tout autour de la tente, l’espace était encombré d’un fatras de paniers, de vases, de bancs, des piles branlantes de tissus moisissant dans leurs plis, une pyramide de sandales de corde, des lampes d’étain terni, des entassement d’outils rouillés, des monceaux de coussins, des flûtes de bois plantées bec en terre par ordre de taille, des chaises alignées comme pour un spectacle et dont l’assise de paille était ébouriffée comme si on s’était acharné dessus.

Devant la tente , trois grosses pierres formaient un foyer primitif surmonté d‘un trépied.

 

Avec une sollicitude inattendue, Moïra se mit en devoir d’installer un gros nid de coussin dans la lumière jaune qui filtrait sous la toile. Elle aida Ael et Sienne à s’y allonger confortablement, glissa des oreillers sous leurs têtes et sous leurs genoux.

Jola avait allumé le feu en frottant le dos de son couteau sur une tige de métal bleuté. Elle avait obtenu du premier coup une longue étincelle qui avait enflammé les brindilles du foyer. D’un coffre de bois peint de personnages naïfs, elle avait extirpé une casserole au cul noir qu’elle avait remplie d’eau et posée sur une grille au-dessus des flammes. Enfin , elle se pencha en marmonnant sur un amoncellement d’objets métalliques et en retira quatre gobelets d’argent cabossés ciselés comme des bijoux.

 

- le chemin de la falaise est bien moins périlleux qu’il n’y paraît dit-elle en brisant le silence. Aujourd’hui encore, certains préfèrent passer par là plutôt que de prendre l’ascenseur.

 

Sienne, dont les muscles tétanisés se détendaient avec de brusques sursauts comiques sous les doigts agiles de Moïra, lança un regard assassin à la fillette.

- Il y a VRAIMENT un ascenseur ? Gronda-t-elle ?

- bien sûr répliqua Moïra, tu ne crois quand même pas qu’on descend toute la récolte par la falaise ? Il faudrait des jours entiers et vous crèveriez de faim vous tous en bas !

Sienne se laissa basculer en arrière en soupirant.

- Nous sommes chez des fous, dit-elle épuisée, des fous dangereux, des pervers qui se cachent sous l’apparence d’affables paysans.

Jola se mit à rire,

- Voilà une hypothèse qui mériterait d’être approfondie dit-elle. Elle porta un doigt à sa bouche, arracha du bout des dents une petite peau sèche à la base d’un ongle noir de crasse, la recracha, se pinça plusieurs fois le nez, enfin, elle glissa sa main dans sa tunique et exhiba un mince torque d’or qu’elle agita. Une vingtaine de breloque ornaient le collier et s’entrechoquèrent avec un bruit de clochette.

- oui, reprit-elle pensivement, nous sommes probablement tous devenus fous.

Ael fixait le collier avec attention.

- ce sont des « dols » demanda-t-il ? Pourquoi en as-tu autant ? Est-ce que cela signifie que tu es le chef du village ? La Reine ou je ne sais quoi du même genre ici ?

- Ha ! Répondit Jola en se levant, les dols… Ils ne vous ont donc rien expliqué ? Bien sûr que non, les traditions d’accueil se perdent depuis…

Elle interrompit sa phrase pour jeter dans la casserole une poignée de feuilles séchées qu’elle avait arraché à un des nombreux bouquets qui pendouillaient sous la toile. Des vapeurs de menthe, de cardamome et de réglisse s’infiltrèrent dans la tente.

- Les dols sont la représentation de notre système judiciaire expliqua-t-elle en versant l’infusion dans les gobelets. Lorsque l’un d’entre nous s’estime victime d’une injustice, d’un vol, ou de toute autre forme de désagrément, il offre un bijou à la personne qui est responsable de sa douleur. Ce bijou c’est un dol.

Ael souffla sur son gobelet, secoua la tête et se tourna vers Sienne.

- Tu dois avoir raison ma douce, ils sont fous !

- Tu ne comprends pas, reprit Jola. Voyons, imagine que quelqu’un vole, disons, une orange. S’il la vole à quelqu’un qui possède tout un champ d’oranger donnant de pleines caisses d‘oranges, tellement d‘oranges que certaines tombent des arbres et ne sont jamais ramassées, le propriétaire de l’orangeraie ne se sentira pas très floué, vois-tu ? Mais si l’orange volée était le seul et unique fruit d‘un seul et unique oranger, si son propriétaire avait travaillé longtemps pour faire pousser l’oranger, y mettant tout son cœur, y apportant tous ses soins, alors, le préjudice causé par ce vol serait considérable non ?

- Bien sûr acquiesça Ael, mais je ne vois pas où tu veux en venir avec ton histoire d’orange.

- Hé bien , considère le geste du voleur, dans les deux cas c’est le même geste, ce sont les conséquences qui diffèrent. Simple contrariété pour l’un, perte irréparable pour l’autre. Pourtant, la plupart des systèmes judiciaires condamne le crime lui-même, le geste, selon un barème plus ou moins fluctuant mais sans tenir réellement compte de la souffrance de la victime et sans lui donner l’occasion de punir lui-même à la hauteur de ce qu’il ressent. Qui peut prétendre mesurer la douleur d’un autre ? Ici, nous laissons à la victime le soin de peser la peine qui sera appliquée.

 

- délirant ! Murmura Ael, Sous le simple coup de la colère, ou juste parce que bon lui semblerait, le propriétaire de l’orangeraie pourrait condamner son voleur à une peine démesurée !

- C’est là qu’intervient le dol justement. La victime doit se rendre à la mine, creuser et creuser pour trouver de l’or jusqu’à ce qu’il estime en avoir extrait un poids à la mesure de son préjudice, ensuite il va voir l’orfèvre, fait fabriquer un dol qui sera accroché à un collier, et ce collier, le coupable le portera toute sa vie scellé à son cou. Aux yeux des autres, le collier montrera la faute commise, au cou du coupable il pèsera pour toujours.

Crois-tu que le propriétaire de l’orangeraie ira perdre son temps à la mine pour une simple orange ? Quant à l’autre, celui pour qui l’orange était un trésor, pendant qu’il creuse, se fatigue et transpire, sa colère a le temps de s’apaiser, entre deux coups de piolet dans la roche, le dos fumant de l’effort accompli, les mains cloquées d’ampoules, il aura vite fait d’estimer le juste poids du dommage subi, de relativiser la valeur de l’orange.

 

la suite est ici

Par Fomahault
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Vendredi 6 novembre 2009


le début de l'histoire est ici

Ils avaient déjà rencontré Jola, c’est elle qui leur portait dans de grands paniers d’osier les légumes et les fruits qu’ils avaient appris à cuisiner. Tous les quatre ou cinq jours, elle surgissait tard dans l’après-midi, sa haute stature contrastant avec la taille moyenne des villageois qu’elle dépassait tous d’une tête, le geste brusque, la voix forte, les ongles en deuil, débraillée. Elle réquisitionnait avec autorité quelques hommes pour l’aider à remonter de la plage de lourds cageots de victuailles, rares étaient ceux qui se tenter de se dérober à la corvée, elle démolissait leurs arguments en quelques phrases bien senties, donnait des ordres clairs qu’ils exécutaient à la lettre sans murmurer. Elle distribuait à sa convenance et selon des règles connues d’elle seule les mesures de grain, les salades et les concombres, les fruits, les pastèques sans contrepartie. Si d’aventure un villageois protestait que la portion lui semblait congrue, elle répliquait d’une voix forte et lui enjoignait d’aller cultiver lui-même sa parcelle au lieu de bavasser sur la place et l’autre baissait la tête en ronchonnant.

Elle conservait à son usage les fruits les plus doux, oranges, abricots, mangues qu’elle troquait auprès des artisans à grand renfort de remarques acerbes sur la piètre qualité de leur travail, et repartait avec un couffin neuf, ou une ceinture brodée qu’on ne lui voyait jamais porter, la plus belle lampe à huile de l’orfèvre, un banc de bois brut, une paire de sandales de corde qu’elle n’utiliserait pas comme en témoignaient ses plantes de pieds calleuses comme des sabots.

Son arrivée était un maelstrom qui soufflait la zizanie sur la place tranquille de la fontaine. Malgré sa présence épisodique, elle semblait très informée de la vie du village. Ses invectives crues, ses remarques brutales mettaient en lumière les faiblesses de chacun, l’égoïsme de Martha, la passivité molle de Fayl, l’incompétence d’Eli, l’avarice chronique de Martin étaient ses chevaux de bataille, mais elle n’hésitait pas non plus à dévoiler de plus sombres secrets, mesquinerie, petits larcins, mensonges, ragots et rumeurs, jalousie et vilaines histoires d’alcôve, pointant du doigt les coupables. Elle n’épargnait personne, hormis les enfants et le couple de musiciens qui paraissaient bénéficier de son immunité. Rien ne lui échappait et si elle semblait choisir ses cibles au hasard, elle frappait juste, toujours, avec une froide assurance et un réalisme ravageur. Puis elle repartait à grande enjambées, crinière au vent vers la falaise, sans se retourner, sans écouter les actes de contritions, les explications vaseuses, les indignations forcées, cristallisant un sillage de ressentiment et d’animosité. Ces jours-là, même la musique de Val et Luca ne pouvaient apaiser les villageois, ils donnaient concert à des sourds rongés de culpabilité, puis chacun rentrait chez soi, tête basse.

Ael et Sienne avait jusque là été épargnés par les foudres de la sauvage Jola à qui personne n’osait tenir tête. Ils s’étaient souvent demandé pourquoi les villageois supportaient stoïquement ces volées de bois vert, et comment au matin, ils pouvaient reprendre leurs activités tranquilles, sourire avec franchise, se saluer de bonjours amènes et sincères, comme si miraculeusement la nuit avait effacé les rancœurs, oblitéré les mémoires, cicatrisé les égratignures et cautérisé les plaies béantes. Ils avaient même cru remarquer que les victimes des propos les plus acides et les plus virulents étaient les plus soulagés, comme si ils avaient échappé au pire.

Ils avaient fini par en déduire que Jola était un mal nécessaire, la chaux vive qui servait de liant au ciment social du village, le révélateur des faiblesses qui menaçaient la cohésion du groupe et qu’il fallait corriger d’urgence, la mère nourricière et le père fouettard, sévère, parfois injuste, mais indispensable et terriblement solitaire. Et ils s’inquiétaient de savoir comment cette forte femme supportait ce rôle ingrat, s’il lui avait été dévolu, si elle l’avait choisi, ou si sa nature même le lui avait imposé.

 

Comme un poussin perdu, la petite fille s’était glissée sous le bras de Jola.

- Hé, il a menacé de me jeter en bas ! Dit-elle en montrant Ael du doigt.

Oh Moïra, répondit Jola d’un air triste, quand comprendras-tu que la compassion n’est pas une faiblesse ? Un jour, quelqu’un te jettera VRAIMENT en bas !

- Voilà qui pourrait être VRAIMENT intéressant, répliqua la fillette.

Ael ne s’excusa pas, il ne regrettait pas les menaces qu’il avait proférées au cours de l’ascension, ce n’étaient que des mots, des vomissures de terreur qu’il avait expulsées malgré lui, des spasmes amers qui avaient débordé, franchi la barrière de ses lèvres quand il avait été sauvagement agressé par la vision de Sienne allongée sur un lit blanc, un cerne bleuâtre malsain creusant les orbites, et lui, tenant sa main molle, guettant un souffle qui ne venait pas.


Là-bas, sur la falaise, en équilibre, il aurait juré qu’ils étaient déjà morts.

à suivre ici

Par Fomahault
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Jeudi 5 novembre 2009

le début de l'histoire est ici

Sienne serra les dents, elle sentit vingt fois une force invisible la décoller du mur, l‘attirant vers le vide, vingt fois elle se raccrocha du regard aux aspérités de la roche, fixant à en pleurer un lichen jaunâtre, un rognon de silex, elle n’osait pas tourner la tête pour regarder Ael mais l’entendait jurer comme un charretier entre ses dents et promettre mille tourments à la petite fille qui les avait entrainés là. Elle grignotait quelques centimètres des bouts des doigts, cherchait une prise qu’elle ne trouvait jamais, puis se décidait à avancer, poussée par les reniflements d’Ael respirant la poussière qu’elle arrachait par frottement à la falaise.

Les dernières marches raides comme une échelle de meunier aboutissaient soudainement sur un plateau naturel, Sienne parcouru quelques mètres debout, les jambes flageolantes et se laissa tomber épuisée. Ael vint s’assoir près d’elle et accepta avec reconnaissance la cruche d’eau que la fillette lui tendait, il y en avait assez pour que tous les trois puissent boire et se laver le visage.

Vous avez de la chance dit-elle et vous devez plaire à Jola. Elle ne prend pas souvent la peine de laisser de l’eau ici.

- On va se reposer un moment, couchez-vous sur le dos et ne pliez pas trop vos jambes sinon vous serez perclus de crampes en vous levant.

En regardant le soleil déjà haut dans le ciel, Ael sut qu’ils grimpaient depuis plus de deux heures. La gamine se tenait debout près d‘eux, elle avait exactement calculé sa position pour que son ombre protège les visages rougis par l’effort.

Elle attendit patiemment que les souffles s’apaisent, puis elle s’agenouilla et entrepris de masser les mollets contractés de Sienne. Ses gestes étaient sûrs et on y sentait une habitude et une maîtrise qui ne seyait pas à son âge.

Une mousse verte et douce couvrait le sol du plateau, Ael y enfonça un index, sous la mousse il sentit un humus riche et humide au parfum de sous-bois qui contrastait avec la terre sèche et poussiéreuse du village.

- oui, il pleut souvent la nuit ici, Jola dit que c’est nécessaire aux plantes, expliqua la fillette.

Il faut repartir maintenant ajouta-t-elle, mais le reste du chemin est plus facile, tu verras.

 

Sienne se leva avec difficulté, la douleur qui avait reflué sous les doigts habiles de l’enfant se réveilla, rampa jusqu’à ses chevilles où elle scella deux anneaux de feu.

- Je ne sais même plus pourquoi nous marchons dit Sienne, ni même si j’ai envie de continuer.

Le plateau s’élevait en pente douce et verdoyante, des ruisselets y serpentaient, fils d’argents éphémères avant de se perdre dans la terre.

La mousse sous leurs pieds nus amortissait le choc des pas, rendant la marche facile et agréable, l’humidité qui montait du sol dégageait les narines remplies de poussière et réhydratait les poumons asphyxiés.

- Tu marches parce que tu veux des réponses, dit l’enfant, et Ael marche parce que tu marches.

- et toi ? Demanda Ael, pourquoi marches-tu ?

- Parce que j’aime ça. répondit calmement l’enfant.

Enfin, ils aperçurent la grande silhouette de Jola qui les attendait, plantée les mains sur les hanches au bord d’un sentier.

Lorsqu’ils l’eurent enfin rejoint, la surprise leur arracha un hoquet. Le sentier longeait un immense cirque naturel qui creusait la montagne comme la caldeira d’un volcan. Les pentes avaient été aménagées en terrasse pour la culture. On surplombait une canopée d’arbres fruitiers, des jardins potagers, d’autres parcelles qui ondoyaient toutes blondes de blé, ou brunes de seigle, d’autres lopins de terre restaient nus, dévoilant une terre grasse noire et brillante.

La moitié du cirque explosait de couleur sous le soleil tandis que le versant qui leur faisait face disparaissait dans une brume dense qui s’élevait d’un petit lac noir tout au fond.

Jola leur laissa le temps de s’imprégner de l’étrangeté du paysage avant de leur souhaiter bienvenue.

à suivre ici

Par Fomahault
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés