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Le printemps, chez nous, c’est comme l’été en Bretagne, la pluie en moins. Il fait assez chaud ce matin pour sortir une chaise longue dans le jardin, enfiler un maillot et se mettre à la bronzette.
Je décide donc de sortir l’incinérateur et de faire brûler le tas de bois qui provient de Platane de Gauche,
amputé cet hiver des branches vagabondes et indisciplinées que ma voisine m’avait désigné d’un doigt accusateur.
C’est un gros tas de longues branches que je m’applique à découper en tronçon d’une dizaine de centimètres avec ma scie petite scie à bois .
Mais pourquoi si petits me direz-vous ? A vous, j’explique : j’ai peur du feu. Je ne supporte pas de voir les flammes jaillirpar dessus le bord de l’énorme marmite de zinc j’y vois la
catastrophe imminente, la flamèche sauvage poussée par une saute de vent, se jetant vorace dans le jardin, courant d’herbe sèche en branche morte , attaquant ma maison, le
quartier, la ville, la colline. Je crains l’incendie fatal. Alors, je scie, je scie et une brassée après l’autre, en surveillant bien la descente de la braise, j’alimente le dévoreur.
Scier, j’aime bien. C’est fatiguant, ca vide la tête, ça fait mal au dos et au bras. J’y mettrais le temps qu’il faudra, mais le gros tas de branches disparaitra, centimètre après centimètre
devenant braise, puis cendre, sans jamais que jamais la flamme ne dépasse le bord de l’incinérateur.
On a choisit pas ses phobies.
Le bois n’est pas très sec, il fume un peu en chuintant, surtout quand je jette sur les braises quelques
branches encore vertes taillées trop récemment.
De sa fenêtre, ma voisine m’observe. Je l’ignore avec vigueur, quand soudain, n’y tenant plus, elle m’apostrophe :
- Dites, faudrait voir à couper plus long les morceaux, parce qu’à ce rythme là, vous avez pas fini de me faire de la fumée !
Mais de quoi elle se mêle cette vieille chouette ? Je coupe comme je veux ! Je ferai des tranches
fines si ca me plait, de la buchette, des allumettes si bon me semble, tiens, je le trancherai même au microtome mon bois si je voulais !
Je ferai de la fumée pendant trois semaines, trois mois ou trois ans si ça me plait et si c’est nécessaire pour que les flammes jamais ne dépassent le bord de l’incinérateur.
Pour une fois, je ne dis rien. Pas de gros mot libératoire de ma colère, pas d’insulte, je ne lève même pas la
tête dans laquelle germe une idée sournoise.
Ce bois que je m’acharne à détruire, c’est à sa demande qu’il s’est entassé dans le jardin, parce qu’elle a la phobie des feuilles mortes. Moi j’aurais bien laissé Platane de Gauche prendre ses
aises, pousser en platane libre, s’étaler largement pour offrir son ombre aimable lorsque il fera si chaud cet été que même les cigales, assommées , feront la sieste.
Mais ma voisine n’aime pas les feuilles mortes dans son jardin. Elle n’aime pas non plus les limaces et les escargots qui dévorent les pousses anémiques et sulfatées de ses plantations de
printemps.
Alors, ce soir à la fraîche, je ferai le tour de mon jardin, un seau à la main, je ramasserai les escargots et
les limaces à qui j’offre en général l’asile phytosanitaire et qui sont légions dans les herbes folles.
Et quand mon seau sera plein, tout baveux, j’irai le vider par-dessus le mur dans le jardin de la voisine. Sur les géraniums tristes, sur les tendres pousses vertes des capucines étouffées par
l’engrais, sur les plantes grasses molles d’avoir été trop arrosées , j’en déposerai plein l’horrible allée dallée d’opus incertum au joint de ciment large d’au moins cinq centimètre.
Je sèmerai mes escargots et mes limaces par poignées entières dans le jardin de la vieille aigrie.
Je sais, vous pensez que c’est puéril et cruel pour les gastéropodes. C’est vrai , l’idée a du m’être soufflée par la méchante tribu de lutin qui habite mon jardin. Quant aux gastéropodes... Tant
pis, on les mettra sur le compte des dommages collatéraux que font toutes les guerres.
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