- accident chez martine
- agression dans le metro
- dessin sur ma porte
- pneus crevés
Léo essayait de faire la part des faits et des sensations.. elle hésita un instant puis rajouta :
- cambriolage de mon appartement.
Dans une deuxième colonne, elle se mit à écrire
- les mises en garde d'Hervé
- le syndrome du survivant
C'est ainsi que le psychiatre qu'elle avait consulté avait défini sa culpabilité après l'accident qui avait emporté ses parents. C'est cette même angoisse qu'elle croyait avoir surmontée qui s'était réveillée après le carnage du salon de coiffure.
Léo regardait sa liste avec perplexité. Si peu de mots pour tant de douleur. Sa raison lui criait que le seul lien à voir entre les événements était sa psychose. Son intuition allumait des sirènes à chaque ligne créant un lacis de relations nouant les messages d'Hervé aux événements. C'est bien lui qui avait insisté sur l'extraordinaire hasard de sa survie. Sans la promotion du salon d'esthétique, elle se serait trouvé à la place d'une inconnue, éparpillée sur un mur. Elle attrapa son sac à main et fouilla dans la paperasse qu'elle y accumulait pour y retrouver le document qui lui avait sauvé la vie. Elle examina le papier, il avait la forme et la dimension d'un chèque, il était rédigé à son nom, portait la mention "chèque cadeau" offert par "un ami".
Elle mouilla le bout de son index d'un peu de salive et le fit glisser sur les zones qu'elle avait crues imprimées. L'encre s'étala en traces bleuâtres. Son nom, la somme offerte, le jour du rendez-vous avaient été rédigés au stylo-encre. Le chèque n'était pas une promotion d'ouverture du salon comme elle l'avait cru , mais bien un cadeau qui lui était personnellement adressé.
Sa migraine monta d'un cran, des papillons noirs voletaient dans son champ visuel, prodromes d'une crise aux effets ravageurs qui la clouerait au lit pour plusieurs heures, dans l'obscurité, secouée de nausées. Léo décida qu'elle ne méritait ça et avala deux puissants antalgiques avant de fermer les volets et de s'allonger dans la pénombre sur son lit défait en attendant que la crise passe. Elle savait d'expérience qu'elle ne pourrait pas penser à autre chose qu'à la douleur pendant les deux prochaines heures au moins.
Hervé s'était enfermé dans le silence. Wells examina les mains de son élève, serrées sur son portable au point que les articulations des doigts en était blanchies, le regard noir vacillant, la crispation des mâchoires.
"Il ne sert à rien d'avoir peur, Hervé. Nous sommes dans les mains de Dieu, nous lui appartenons. Il décide et protège, ce qui doit advenir adviendra, ayez confiance, remettez vous en à sa Divine Sagesse."
Hervé ne put retenir un haussement d'épaules.
"Ainsi soit-il" répondit-il d'une voix étouffée.
Wells lui tapota l'épaule et l'avion commença à rouler sur la piste.
Léo était bien plus forte et déterminée qu'il ne l'avait cru. Elle avait courageusement résisté à la peur et aux pressions. Hervé le regrettait et en même temps il l'admirait. Après avoir desserré le frein à main du 4X4, il avait discrètement rejoint la foule des curieux qui s'amassait devant le salon de coiffure. Il l'avait regardée, muette d'horreur sur le pas du salon d'esthétique, et à cet instant, il était certain d'avoir provoqué le choc nécessaire. Elle tremblait mais n'avait pas versé une larme. Pourtant le soir même, malgré les messages les plus explicites qu'il pouvait lui envoyer, elle avait déjà surmonté le choc. Lorsqu'elle avait coupé brusquement la connexion, Hervé avait compris qu'il lui faudrait agir autrement. Léo savait déjà que la mort des autres proches n'était ni le reflet ni le présage de la sienne.
Tout ce qu'il avait entrepris ensuite pour la dissuader n'avait servi à rien. Il avait pris des risques inconsidérés, mit en péril l'échaffaudage fragile de sa vengeance, jusqu'à cette nuit même où, imbécile sans idée, il avait crevé les pneus des voitures. Il tremblait encore à l'idée qu'il aurait pu être surpris, arrêté, empêché d'atteindre son but. Si près de la fin, il mesurait l'énormité de ses actions. Et dans son ordinateur, il y avait encore cette longue lettre où il dévoilait tout de son projet. Il en connaissait le début par coeur.
Eléonore,
Je vous supplie de ne pas partir, de ne pas faire ce voyage qui vous tuera. Je le sais, car je suis votre assassin, celui qui, après avoir égorgé un pilote, sera au commande d'un instrument de mort...
Il lui avait fallu toute la nuit pour finir de rédiger sa confession, décrire ce qu'il avait enfin accepté comme sa folie, infliger au responsable la même fin que celle de Seyenna. Balancer un avion et tous ses passagers sur le ranch du président assassin. Il ne s'attardait pas sur les deux années qui lui avait été nécessaires pour atteindre son but. Il lui décrivait de façon clinique les sentiments qu'elle avait fait naître chez lui, Sa ressemblance frappante avec Seyenna qu'il avait découvert sur les photos en cambriolant son appartement.
... Il fallait que je m'assure que vous n'étiez pas un agent d'un quelconque gouvernement, et que notre rencontre était bien fortuite....
Il lui décrivait sa stupeur lorsqu'il avait compris qu'en une gigantesque farce, un clin d'oeil fou, le hasard avait fait d'elle une passagère d'un fatum qu'il pensait maîtriser.
... Vous êtes ma perle de lapis-lazuli dans le sable du désert, je ne veux pas vous savoir broyée dans l'engrenage de ma folie.
Enfin, il s'était résolu aux menaces, chaque lettre qu'il tapait résonnait dans sa tête comme une condamnation sans qu'il arrive à savoir qui était le condamné, de lui, qui n'avait plus rien à perdre, où d'elle à qui il faisait porter le poids de sa douleur.
... Vous savez tout maintenant, Léo. Vous pouvez essayer de m'empêcher d'agir, téléphoner à la police, à l'aéroport, raconter votre histoire. Il se pourrait qu'on vous croit, qu'on intervienne à temps pour que je ne prenne pas l'avion de Dallas. Vous pouvez peut-être sauver la tête d'un assassin et de quelques innocents et me condamner à une mort que nous désirons, moi et ceux qu'il faut bien appeler mes complices. Mais si l'attentat n'a pas lieu, c'est votre vie qui est terminée. Si vous arrivez à échapper aux accusations de complicité quand les services secrets auront fouillé votre ordinateur et trouvé nos conversations, ce sont les autres membres de ma cellule qui remonteront votre piste et vous assassineront, vous et ceux qui vous sont chers, pour l'exemple.
Il avait essayé de ne pas demander un pardon qu'il savait impossible, mais n'avait pu s'empêcher de rédiger un dernier paragraphe qu'il avait effacé à plusieurs reprises avant de l'enregistrer.
(à suivre)
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Tout fout le camp, puisque je vous le dis !
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