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Mercredi 12 novembre 2008



- accident chez martine

- agression dans le metro

- dessin sur ma porte

- pneus crevés

Léo essayait de faire la part des faits et des sensations.. elle hésita un instant puis rajouta :

- cambriolage de mon appartement.

Dans une deuxième colonne, elle se mit à écrire

- les mises en garde d'Hervé

- le syndrome du survivant

C'est ainsi que le psychiatre qu'elle avait consulté avait défini sa culpabilité après l'accident qui avait emporté ses parents. C'est cette même angoisse qu'elle croyait avoir surmontée qui s'était réveillée après le carnage du salon de coiffure.

Léo regardait sa liste avec perplexité. Si peu de mots pour tant de douleur. Sa raison lui criait que le seul lien à voir entre les événements était sa psychose. Son intuition allumait des sirènes à chaque ligne créant un lacis de relations nouant les messages d'Hervé aux événements. C'est bien lui qui avait insisté sur l'extraordinaire hasard de sa survie. Sans la promotion du salon d'esthétique, elle se serait trouvé à la place d'une inconnue, éparpillée sur un mur. Elle attrapa son sac à main et fouilla dans la paperasse qu'elle y accumulait pour y retrouver le document qui lui avait sauvé la vie. Elle examina le papier, il avait la forme et la dimension d'un chèque, il était rédigé à son nom, portait la mention "chèque cadeau" offert par "un ami".

Elle mouilla le bout de son index d'un peu de salive et le fit glisser sur les zones qu'elle avait crues imprimées. L'encre s'étala en traces bleuâtres. Son nom, la somme offerte, le jour du rendez-vous avaient été rédigés au stylo-encre. Le chèque n'était pas une promotion d'ouverture du salon comme elle l'avait cru , mais bien un cadeau qui lui était personnellement adressé.

Sa migraine monta d'un cran, des papillons noirs voletaient dans son champ visuel, prodromes d'une crise aux effets ravageurs qui la clouerait au lit pour plusieurs heures, dans l'obscurité, secouée de nausées. Léo décida qu'elle ne méritait ça et avala deux puissants antalgiques avant de fermer les volets et de s'allonger dans la pénombre sur son lit défait en attendant que la crise passe. Elle savait d'expérience qu'elle ne pourrait pas penser à autre chose qu'à la douleur pendant les deux prochaines heures au moins.

Hervé s'était enfermé dans le silence. Wells examina les mains de son élève, serrées sur son portable au point que les articulations des doigts en était blanchies, le regard noir vacillant, la crispation des mâchoires.

"Il ne sert à rien d'avoir peur, Hervé. Nous sommes dans les mains de Dieu, nous lui appartenons. Il décide et protège, ce qui doit advenir adviendra, ayez confiance, remettez vous en à sa Divine Sagesse."

Hervé ne put retenir un haussement d'épaules.

"Ainsi soit-il" répondit-il d'une voix étouffée.

Wells lui tapota l'épaule et l'avion commença à rouler sur la piste.

Léo était bien plus forte et déterminée qu'il ne l'avait cru. Elle avait courageusement résisté à la peur et aux pressions. Hervé le regrettait et en même temps il l'admirait. Après avoir desserré le frein à main du 4X4, il avait discrètement rejoint la foule des curieux qui s'amassait devant le salon de coiffure. Il l'avait regardée, muette d'horreur sur le pas du salon d'esthétique, et à cet instant, il était certain d'avoir provoqué le choc nécessaire. Elle tremblait mais n'avait pas versé une larme. Pourtant le soir même, malgré les messages les plus explicites qu'il pouvait lui envoyer, elle avait déjà surmonté le choc. Lorsqu'elle avait coupé brusquement la connexion, Hervé avait compris qu'il lui faudrait agir autrement. Léo savait déjà que la mort des autres proches n'était ni le reflet ni le présage de la sienne.

Tout ce qu'il avait entrepris ensuite pour la dissuader n'avait servi à rien. Il avait pris des risques inconsidérés, mit en péril l'échaffaudage fragile de sa vengeance, jusqu'à cette nuit même où, imbécile sans idée, il avait crevé les pneus des voitures. Il tremblait encore à l'idée qu'il aurait pu être surpris, arrêté, empêché d'atteindre son but. Si près de la fin, il mesurait l'énormité de ses actions. Et dans son ordinateur, il y avait encore cette longue lettre où il dévoilait tout de son projet. Il en connaissait le début par coeur.

Eléonore,

Je vous supplie de ne pas partir, de ne pas faire ce voyage qui vous tuera. Je le sais, car je suis votre assassin, celui qui, après avoir égorgé un pilote, sera au commande d'un instrument de mort...

Il lui avait fallu toute la nuit pour finir de rédiger sa confession, décrire ce qu'il avait enfin accepté comme sa folie, infliger au responsable la même fin que celle de Seyenna. Balancer un avion et tous ses passagers sur le ranch du président assassin. Il ne s'attardait pas sur les deux années qui lui avait été nécessaires pour atteindre son but. Il lui décrivait de façon clinique les sentiments qu'elle avait fait naître chez lui, Sa ressemblance frappante avec Seyenna qu'il avait découvert sur les photos en cambriolant son appartement.

... Il fallait que je m'assure que vous n'étiez pas un agent d'un quelconque gouvernement, et que notre rencontre était bien fortuite....

Il lui décrivait sa stupeur lorsqu'il avait compris qu'en une gigantesque farce, un clin d'oeil fou, le hasard avait fait d'elle une passagère d'un fatum qu'il pensait maîtriser.

... Vous êtes ma perle de lapis-lazuli dans le sable du désert, je ne veux pas vous savoir broyée dans l'engrenage de ma folie.

Enfin, il s'était résolu aux menaces, chaque lettre qu'il tapait résonnait dans sa tête comme une condamnation sans qu'il arrive à savoir qui était le condamné, de lui, qui n'avait plus rien à perdre, où d'elle à qui il faisait porter le poids de sa douleur.

... Vous savez tout maintenant, Léo. Vous pouvez essayer de m'empêcher d'agir, téléphoner à la police, à l'aéroport, raconter votre histoire. Il se pourrait qu'on vous croit, qu'on intervienne à temps pour que je ne prenne pas l'avion de Dallas. Vous pouvez peut-être sauver la tête d'un assassin et de quelques innocents et me condamner à une mort que nous désirons, moi et ceux qu'il faut bien appeler mes complices. Mais si l'attentat n'a pas lieu, c'est votre vie qui est terminée. Si vous arrivez à échapper aux accusations de complicité quand les services secrets auront fouillé votre ordinateur et trouvé nos conversations, ce sont les autres membres de ma cellule qui remonteront votre piste et vous assassineront, vous et ceux qui vous sont chers, pour l'exemple.

Il avait essayé de ne pas demander un pardon qu'il savait impossible, mais n'avait pu s'empêcher de rédiger un dernier paragraphe qu'il avait effacé à plusieurs reprises avant de l'enregistrer.

(à suivre)

Par Fomahault - Publié dans : nouvelles
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Lundi 10 novembre 2008

Tout fout le camp, puisque je vous le dis !

Tiens, pour preuve, je vous raconte ...

Donc, pour bien tout comprendre ce qui suit vous devez savoir encore une nouvelle chose sur moi, je suis addict à la crème de marron. Pas n'importe laquelle ok?

Seulement la crème de marron Clément Faugier, celle avec le petit bonhomme avec la tronche en bogue de châtaigne et le falzar feuillu.

Addict, accro, junkie de la crème de marron ! en tube, comme le dentifrice, direct du bouchon à la bouche, en boîte, sans petite cuillère, tout à la main !

Vous voyez bien ce que je veux dire ?

Donc, maintenant,imaginez mon placard de cuisine, la place de ma petite réserve, jamais plus de deux boîtes en même temps sinon c'est la crise de foie assurée. Je peux me lever la nuit pour ouvrir et bouffer une boîte entière. Donc, je fais gaffe.

Maintenant, prenez une soirée en solitaire devant la télé, un programme minable, et une petite déprime, prenez mon placard, la seule boîte de ma drogue qui reste.. c'est une toute petite boîte, nouveau conditionnement.. pratique, genre ration d'urgence, ça se planque dans un sac à main de fille, ca se trimballe pour une petite pause douceur, ça s'ouvre tout seul comme une boîte de pâté bon marché, avec la tirette.

Bon, il en reste qu'une, j'en avais acheté 6, mais là, clairement plus qu'une et petite en plus.. je tire sur l'opercule et là... rahhhhh !!! la crème de marron dedans la boîte, elle pétille ! on dirait qu'on l'a mélangée à du soda américain.. Ça ne me gênerait pas plus que ça si en plus elle n'était carrément imbouffable ! Va comprendre.. défaut de stérilisation? ma crème de marron se la joue méthode champenoise, enfin quoi elle a fermenté un max !

Déception immense, limite je pleure. Dans cet état de manque avancé, j'éteins la télé et je ponds une bafouille à fendre le coeur de Clément Faugier, j'explique longuement le drame, je m'appesantis sur mon désarroi, je les excuse un peu, mais je leur demande de prendre en compte ma profonde détresse et de vérifier au plus vite leur chaîne de fabrication. Je colle tout le bazar dans une enveloppe, et le lendemain matin je poste et j'oublie.

Mais cette histoire se passe il y a quelques années déjà, ma bafouille a été lue par va savoir qui, elle a émue, et quelques jours plus tard, je recevais un colis avec deux kilos de crème de marron, un livre de recettes (berk, cuisiner la crème de marron ! sacrilège..) et une gentille réponse m'indiquant que toutes les mesures avaient été prises pour que ce terrible accident ne se reproduisent plus.

J'étais vachement contente ! Mais ça ne s''arrête pas là, pendant quelques années, à l'approche de Noël, Clément se fendait d'un colis de 2 kg pour m'adoucir les fêtes !

Et puis un jour, à la place du gentil colis,  j'ai reçu juste un bon de réduction sur l'achat d'une boîte, sans un mot d'accompagnement, un petit papier tout ridicule... Clément Faugier s'était doté d'un "Sévice consommateur"... pardon, d'un Service...

Par Fomahault - Publié dans : publié sur orange
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Samedi 8 novembre 2008

Léo tentait de nettoyer les traces noires qui maculaient le tapis du salon. Sans réfléchir, elle avait ramassé le plus gros du terreau répandu avec ses mains, raclant la laine avec le tranchant de la paume, ce qui avait incrusté la terre jusqu'à la trame. Quelque part, son esprit embrumé avait considéré comme sacrilège l'idée d'utiliser un aspirateur pour réparer les dégâts. Une pointe de douleur perçait son crane, de l'orbite de l'oeil droit jusqu'à la racine des cheveux. Léo avait décidé que c'était là sa punition,le prix à payer pour sa sottise et s'était interdit de prendre un comprimé pour calmer la migraine.

Elle éprouva une curieuse compassion pour le ficus lorsqu'elle l'enferma dans un grand sac plastique. Elle jeta un oeil sur son ordinateur éteint avant d'ouvrir la porte de l'appartement pour descendre jusqu'au local des poubelles. Sur sa porte, coté couloir, quelqu'un avait scotché une feuille de papier imprimée, une copie de l'arcane 13 d'un tarot ancien représentant un squelette armé d'une faux, allégorie de la mort.

Léo hésita un moment à décoller l'image. Elle envisagea de téléphoner au commissariat du quartier, mais l'accueil qu'elle y avait reçu la veille la convainquit de l'inutilité de la démarche. D'un geste rageur, elle arracha la feuille qu'elle posa sur la console d'entrée, ferma la porte, traversa le couloir mal éclairé en tirant derrière elle le sac plastique et prit l'ascenseur.

Dans le hall d'entrée, elle chercha machinalement du regard sa petite voiture qu'elle avait laissée garée sur le terre plein visible depuis la porte vitrée. Quelque chose n'allait pas, elle voyait le toit du véhicule, mais il lui semblait trop bas. Elle comprit pourquoi en s'approchant, la voiture reposait sur les jantes des quatre pneus crevés. D'autres véhicules avaient subi le même sort et leurs propriétaires s'étaient rassemblés devant l'entrée. Ils exprimaient leur colère en termes violents, certains proposant de créer une milice, d'autres de mener leur propre enquête, la plupart reprochaient l'inactivité des forces de l'ordre.

Léo baissa la tête et décida de ne pas intervenir dans la discussion dont les propos fascisants lui faisait peur, elle se dirigea vers les containers, y jeta la plante verte et referma le couvercle.

C'est dans le long couloir qui menait à son appartement que Léo prit soudainement conscience de sa peur, une peur animale, primaire, qui déferlait sur elle, l'envahissait, la laissait le souffle court . Elle eut l'impression fugace d'être suivie, se retourna, ne vit personne, le hall lui sembla soudain terriblement long, elle se mit à courir et le bruit de ses talons sur le carrelage lui donna des sueurs froides. Sur la console de l'entrée, l'image sinistre la regardait en ricanant. Après qu'elle eut claqué la porte et tourné les verrous, il lui fallu plusieurs minutes pour se convaincre qu'elle n'était pas en danger immédiat. Lorsqu'elle se sentit calmée, elle se demanda ce qu'elle craignait le plus de cette angoisse sans nom et sans raison, où de la perte de contrôle qu'elle avait engendrée.

"Lorsque tu as besoin de réfléchir, fais une liste" lui disait souvent son père. Léo avait gardé cette habitude de rédiger des listes pour chaque événement important, elle utilisait un cahier d'écolier à spirale qui lui permettait de garder ses écrits. Classique liste d'invités pour une fête, liste de cadeau à offrir, liste d'achats, liste d'endroit à visiter, liste des choses à faire une fois dans sa vie (librement inspirée d'un magazine féminin), mais aussi, liste des démarches à faire pour obtenir une formation continue, liste des amis à contacter en cas d'urgence (liste réduite à trois noms, dont un barré), liste des "pour" et des "contres" séparées par un grand trait vertical.

Pour chaque liste, un titre bien centré sur la page, écrit en lettres capitales.

"si tu poses un titre concis et précis, tu as fait la moitié du travail, rajoutait son père"

Elle ouvrit le cahier à la première page blanche, une page impaire, la page qui lui faisait face était titrée "ADOPTER UN CHAT", c'était une liste du type pour/contre, elle fit une grimace en relisant un des arguments de la colonne "contre" : le matou va certainement se faire les griffes ou pisser dans la terre de Benjamina. Ce point était noté 8/10 et avait fait pencher fortement la balance des contres. Le chaton gris était resté dans la vitrine de l'animalerie.

Elle s'attaqua donc à la rédaction d'un titre clair qui résumerait ses sensations. Elle envisagea un instant "pourquoi je dois avoir peur d'Hervé", elle laissa cette idée s'arrondir et se dilater avant d'y renoncer. C'était un titre à charge, déjà un réquisitoire, et qui plus est réducteur. Le fait est qu'elle avait peur, mais ne savait pas de quoi, ni de qui. Qu'Hervé soit une des composantes de sa peur, son initiateur peut-être ne suffisait pas à en faire l'unique responsable. De quoi ai-je vraiment peur se demanda-t-elle? De rien, en particulier, c'est une sensation sournoise, une vilaine bête qui a grandi dans ma tête à mon insu.

Elle envisagea " les raisons objectives d'avoir peur", mais l'objectivité n'avait pas grand chose à faire dans cette histoire. Il n'y avait rien de raisonnable ni d'objectif à voir un mauvais présage dans la mort d'une plante verte, pourtant cet événement l'avait déstabilisée aussi. Léo fit le constat que sa peur ressemblait à un parasite qui se serait gavé des petites choses du quotidien avant d'éclore brutalement tout à l'heure dans le couloir. Elle avait fabriqué sa peur, en créant inconsciemment des liens entre les événements récents. C'est ainsi qu'on fabrique une malédiction pensa-t-elle, ce sont les concours de circonstances qui ont donné lieu à la chasse au sorcières, la maladie d'un troupeau, suivi de la pollution d'un puits, et pour peu que quelqu'un ait un accident, si tout arrive dans un laps de temps assez court, on cherchera la sorcière. Il lui fallait donc faire le chemin inverse, lister les "accidents" récents et démonter les chaînes invisibles qu'elle avait imaginées pour les lier. Léo examina calmement le squelette sur la feuille, prit une profonde inspiration et écrivit au centre de la page blanche " DE QUOI J'AI NOURRI MA PEUR" .


Par Fomahault - Publié dans : nouvelles
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