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Mardi 24 novembre 2009


le début de l'histoire est ici


Le lac, encore dans l’ombre du cratère était d’un noir profond et velouté, une estacade de bois moussu s’allongeait de la rive sud jusqu’à l’eau profonde.

Jola ôta rapidement sa stola puis sa tunique, dévoilant un corps à la musculature masculine. La carrure large, les salières profondes sur de petits seins affaissés, les abdominaux matelassés entre les crêtes iliaques proéminentes, les cuisses épaisses, les biceps saillants, la toison qui remontait presque à mi-ventre, qui couvrait son sexe et assombrissait l’intérieur de ses cuisses, tout le corps de Jola était taillé pour la lutte et les combats, jusqu‘aux stigmates qui témoignaient d‘un passé guerrier, une cicatrice rosâtre et bourrelée barrait son ventre du nombril jusque sous les côtes, d’autres balafres blanches et ridées marquaient ses cuisses et ses avant-bras, le dos, les fesses et les mollets étaient striés de longues et fines estafilades rouges.

Elle avait plongé et s’était éloignée à grandes brasses sauvages, arrachant l’eau devant elle pour la rejeter en écume blanche dans son dos. Ael et Sienne s’étaient à leur tour glissés dans le lac, ils nageaient cote à cote, ondulant souplement, troublant à peine la surface. Tandis que Jola déchirait l’élément liquide, Ael et Sienne s’en faisaient les complices en mouvements fluides et élégants alliant grâce et efficacité. Ils eurent bientôt rejoint puis dépassé leur compagne. Ils prirent pied sur la rive opposée au ponton et s’offrirent aux premiers rayons du soleil qui rasaient le bord du cirque et dessinaient à leurs pieds d’étroites mares de nuit.

Au milieu des hautes tiges de chanvre une sente à peine tracée remontait vers la brume épaisse qui masquait en permanence la moitié nord du cratère. Ils allaient s’y engager quand Jola les appela.

- Les fleurs ont du s’ouvrir, c’est l’heure des noces !

Elle leur avait expliqué comment déchirer l’orchidée avec une épine, comment du bout de l’index mettre en contact les organes mâles et femelles de la fleur.

Penché sur les orchidées, Ael avait été profondément troublé par ce geste intime qui laissait une corolle toute chiffonnée, comme le sari de Sienne au pied de leur lit.

Mais la douce sensation qui montait dans ses reins n’eut pas le loisir de s’épanouir. Sienne, à qui le bain avait rendu sa vigueur, bouillonnait d’une autre impatience.

- je n’aime pas sa façon de prononcer « nous »  …disait-elle

 

Il se redressa en tenant ses reins et renversa la tête en arrière pour soulager ses vertèbres, son regard escalada le cirque et vint buter sur le brouillard dense.

- Jola, qu’y-t-il derrière le mur de brume ?

- Je ne sais pas.

- Tu veux dire que tu n’y es jamais allé voir ?

- Je veux dire que ceux qui y sont allés ne sont jamais revenus.

Sienne fixait Jola avec perplexité, attendant une explication qui ne venait pas.

Elle pencha légèrement la tête et d’un mouvement impérieux du menton, invita Jola à poursuivre, mais Jola l’ignora et déchira une nouvelle fleur d’un geste exagérément appliqué.

 

- Elle m’agace, mon amour, murmura-t-elle à Ael, elle m’agace sérieusement ! Ael s’imprégna de la colère irrationnelle qui enflait dans la gorge de Sienne. Il tenta vainement de rompre le lien qui transfusait de la chaleur dans ses veines.

Il voyait avec inquiétude les poings de Sienne qui se serraient et se desserraient convulsivement, ses mâchoires qui se crispaient jusqu‘à ce que les dents grincent, ses yeux s’étrécir en fente noire, elle avançait sur Jola, les épaules d‘abord, comme si l’air qui la séparait de la grande femme était devenu solide.

Il voulu la retenir, l’attraper par le coude, mais elle se dégagea d’un geste brusque.

Sans qu’il sache d’où lui venait cette assurance soudaine, Ael comprit que la confrontation des deux femmes était inévitable, qu’il s’agirait d’un assaut de volonté, bouclier des secrets de l’une contre trident des questions de l’autre et en même temps, la conviction que rien ne pourrait blesser Sienne, qu‘elle était à cet instant invulnérable le rendit fataliste.

- Qui es-tu Jola ? Pourquoi nous as-tu invités ? Que devons-nous faire de tous ces mystères que tu distilles comme du venin ? La voix de Sienne froide et dure transperça l’espace.

- Beaucoup de questions, et j’ai si peu de réponses, para Jola.

- En as-tu seulement une ? Une seule ? Toi qui te conduis en maître ici, es-tu l’attercop au centre de la toile ?

Ael s’était posé la même question sans la formuler vraiment. Jola était-elle le marionnettiste de ce monde dont l‘étrangeté ne les avait frappé qu‘ici ? Il lui semblait que la vie paisible du village les avait encoconnés, avait englué leurs esprits, comme la morphine qui masque la douleur mais ne soigne pas la blessure, jusqu’à ce que l’ascension de la falaise les réveille.

- Je suis le moucheron englué qui refuse d’arrêter de se débattre. Mille fois nous nous sommes demandés qui nous étions, où et pourquoi, mille fois nous n’avons pu répondre. Chaque nouvel arrivant a apporté son dû, sa force, son talent, ou son savoir, chacun s’est débattu jusqu’à trouver une voix et finalement chacun a accepté son destin. Partis ou restés, tous un jour ont cessé de se poser les questions qui continuent à m’agiter.

- Ton discours sonne aussi creux que les breloques autour de ton cou. Vertueuse Jola aux cent dols qui tintinnabulent ! Exigeante Jola qui distribue la manne selon son bon vouloir et qui demande l’inutile pour prix de son travail, qui l’accumule en trésor brillant autour de son nid comme une pie voleuse. Impérieuse Jola qui convoque et décide du temps des autres, Précieuse Jola, sans qui le blé cesserait de pousser, les fruits de mûrir, n’est-ce pas ?

- Tu ne comprends pas. Bien sûr, si d’autres cultivaient, et même si personne ne s’en occupait, le cirque continuerait à produire ses fruits. Mais si je cessais de cultiver, de récolter, de transporter et de demander un paiement pour ce travail, tout partirait à vau-l’au, l‘économie de l‘île.… Jola se défendait sans conviction, elle avait déjà rendu les armes et ne résistait plus que par habitude.

Mais Sienne était trop avancée pour accepter la reddition, elle vrilla de nouvelles banderilles avec une férocité qui suffoqua Ael.

- Crois-tu vraiment que tous se laisseraient mourir de faim ? Qu’ils dépendent de toi car ils ne sont que des enfants incapables d’assurer leur subsistance ? Où bien est-ce pour leur épargner les visions de la falaise que la charitable Jola travaille ? Quel statuquo imposes-tu ? Quelle impulsion, si ce n’est celle qui les maintient tous sous ta coupe ?

- Ils ont besoin de moi…

Jola était maintenant à genoux, Sienne tendit la main à Ael pour l’associer à sa victoire, quand il fut à ses côtés, elle entoura sa taille d’un bras possessif et acheva Jola d’une dernière question :

- Quelle faute viens-tu cacher ici, oh Indispensable Jola ?

(à suivre...)

Par Fomahault - Publié dans : nouvelles
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Lundi 23 novembre 2009


 
Cliquez sur l'image pour la voir en entier puis chez l'hébergeur, clic de nouveau pour la voir en très grand et apprécier les détails.


Vous le savez déjà, mon époux est faïencier et j'en suis très fière, aujourd'hui , je ne résiste pas à l'envie de vous faire découvrir cette pièce unique.
Il s'agit d'un grand plat ovale (35x25cm)  modèle créé par mon cher et tendre, décor en petit feu réalisé par son frère,  Eric Figuères,  d'après un tableau de Claude Joseph Vernet (peintre de marine).
Le décor de petit feu sur émail cuit est une technique ancienne et très difficile à maîtriser, Eric se l'est approprié avec le même talent qu'en leurs temps, la Veuve Perrin et d'autres grands faïenciers marseillais.
Au XVIII ème siècle, cette petite merveille aurait pu être la pièce maîtresse d'une collection qu'un notable aurait fait admirer à ses amis.
Si vous promenez dans la région, n'hésitez pas à visiter la faïencerie, présentez-vous de ma part, Eric et Robert qui ont une culture exceptionnelle de l'art de la faïence se feront une joie de vous expliquer leur travail.

Teasing : Dans le courant du mois de décembre, je vous proposerai un petit film qui montre les étapes de la création d'une pièce unique !







Site de la Faïencerie Figuères
Par Fomahault
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Jeudi 19 novembre 2009


le début de l'histoire est ici


- Je n’aime pas sa façon de prononcer « nous », dit Sienne, ce « nous » ressemble plus à un « eux », comme si toi et moi n’étions pas de la même caste, comme si nous n’étions pas tous logés à la même enseigne, naufragés involontaires sur ce qu’elle appelle l’Ile.

- Je pense que ce « nous » est encore plus restrictif, il n’englobe que les dix qui étaient là au début, qu’ils soient encore vivants ou qu’ils soient morts ne semble pas faire de différence, répondit Ael en déposant la pollinie sur le stigmate de l’orchidée.

- As-tu remarqué ? Elle dit seulement « parti », pas mort, comme si le mot était tabou.

Jola avait soulevé tout un pan de la tente et c’était la brise fraîche de l’aube qui les avait réveillés. Elle leur avait souhaité bonjour joyeusement et avait plaisanté sur leur façon de dormir, collés l’un contre l’autre comme deux petites cuillères dans un casier.

D’un geste de l‘index, Ael l’avait dissuadée de poursuivre ses taquineries qui devenaient grivoises.

La nuit n’avait pas effacé les cernes violacés sous les yeux bruns de Sienne. Elle frissonnait devant le feu de camp, toute recroquevillée, le menton posé sur ses genoux qu’elle serrait contre sa poitrine, l’air hagard. Ael était désemparé, il caressait son dos et palpait les mille petits nodules des muscles contractés. L’empathie qui le liait à Sienne draina les tensions vers la pulpe de ses doigts. La crispation remonta dans sa main, puis dans son bras comme un mascaret jusqu’à l’épaule qu’elle verrouilla, sa nuque se raidit, la vague déferla dans son dos, son ventre, ses fesses, ses mollets jusqu’à ce que tous ses muscles se tordent et se nouent à l’identique de ceux de Sienne.

Il n’avait pas besoin de lui demander comment elle se sentait, il le savait dans sa chair, dans ses pensées, il était Sienne.

- Sienne ne va pas bien, je crois que nous devrions redescendre au village, quitter cet endroit délétère qui la ronge de l’intérieur. dit-il à Jola qui ne semblait pas s’apercevoir de leur détresse.

- Taratata, répondit Jola avec l’assurance de ceux qui ont l’habitude de commander et d’être obéi. Je connais un bon remède : rien de tel qu’un bain dans le lac. Il te rendra une Sienne toute neuve, prête au mariage ! En route, les fleurs n’attendent pas.

Ael s’apprêtait à protester, mais Sienne s’était levée et avait posé une main sur son bras.

- Nous te suivrons Jola, pas parce que tu le veux, mais parce que nous avons vraiment besoin d’un bain. Quant à cette histoire de mariage, je suppose que tu nous expliqueras en chemin.

Jola exécuta une parodie de révérence, les doigts pincés sur une robe imaginaire, la tête penchée.

- Je suis désolée si je vous ai parue si directive. Ce n’était pas un ordre, et …

Sienne agita vaguement la main pour chasser les excuses.

- Avance, montre-nous le chemin.

Ael ressentit une bouffée d’orgueil, en un instant, malgré sa fatigue, Sienne avait renversé les rôles et prit l’ascendant sur Jola. Elle était la moitié guerrière de leur âme, celle qui ne courbait pas la tête et s’élevait contre les injustices, le moteur de leurs envies, mais aussi la part d’ombre, les secrets, la méfiance, la rancune et les angoisses. Elle était tempête un soir de pleine lune, il était reflet solaire sur un lac bleu de haute montagne. Il était le rêveur, le pourvoyeur d’espoir, le modérateur, le créateur, la naïveté de l’enfant et la justice du père. Ensemble, ils étaient centaure, monture et cavalier sans qu’on puisse distinguer où commence l’un et où finit l’autre, séparés, ils revenaient l’un à l’autre aussi surement que la limaille à l’aimant.

Ils avaient emboîté le pas de la grande femme, se tenant par la main, ils l’avaient suivie sur le sentier qui serpentait vers les profondeurs de la caldeira, entre des champs de céréales, des potagers cernés de barrières inutiles, des vergers où voisinaient sur le même arbre la fleur et le fruit, des arpents de terre en jachère qu’elle leur désignait d’un geste vague.

- vous pourriez cultiver ce coin ici ou là-bas si vous le souhaitez, avait-elle dit, enfin, partout ou personne ne s’est installé, mais rien ne vous y oblige. Nous produisons déjà plus que le nécessaire et je ne crois pas que ces terres puissent nous réserver de nouvelles surprises. Enfin, ajouta-t-elle avec fatalisme, on ne sait jamais, vous devriez essayer quand même, peut-être ferez-vous pousser un nouveau fruit, une nouvelle épice ?

- Crois-tu vraiment que ce soit la raison de notre présence ? - Répliqua Sienne- apporter un nouveau fruit à un village qui en regorge ? Crois-tu que le Guide nous a emmenés ici pour donner une nouvelle saveur à tes ragoûts ?

Devant eux, le catogan de Jola se balança tandis qu’elle secouait la tête sans se retourner.

- Celui qui prétend connaître les desseins du Guide est au moins aussi fou que lui. Si tant est qu’il ait des projets pour vous, il vous appartient de les découvrir.

Dans la lumière blafarde du petit matin, ils avaient croisés quelques habitants du village qu’ils ne connaissaient pas encore, penchés sur leur houe, qui cueillant des fraises dont le parfum parvenait jusqu’à eux, qui dessablant des asperges, qui pinçant les gourmands de rames de tomates dodues comme des melons, tout semblait pousser en même temps au mépris des saisons. On les avait salués de la main, ou d’une phrase amicale lancée du fond d’un jardin et dont l’écho les suivait longtemps. Sur la dernière terrasse surplombant la rive du lac, Jola leur montra une haie de plantes à larges feuilles épaisses et brillantes, dont les longues tiges s’enchevêtraient sur des piquets de bois.

- Voici la plantation de vanilliers, c’est ici que nous célébrons le mariage de la fleur de vanille avec elle-même. Les autres plantes se débrouillent toutes seules pour se féconder malgré l’absence d’insecte pollinisateur, la brise du matin y suffit, mais la vanille est une vierge pudibonde qui réclame la main de l’homme pour donner son fruit. Je vous montrerai comment faire après le bain…Enfin, si vous le voulez bien…

(à suivre...)

Par Fomahault - Publié dans : nouvelles
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