Le début de l'histoire est ici
Sienne repoussa la fillette qui lui massait les mollets, elle se redressa un peu, cala son dos contre les coussins et fit tourner la tisane fumante dans son gobelet.
- Et pourquoi donc obliges-tu Martha à porter cette petite orange d’or ? Etais-tu celle pour qui l’orange était un trésor ? J’en vois pourtant de pleins cageots arriver sur la place.
Jola eut un sourire contrit.
- c’était il y a longtemps maintenant, au tout début… Nous n’étions encore qu’une dizaine sur l’île, nous nous étions installés près du lac au fond du cratère à la lisière de la brume. Il ne poussait pas grand-chose, des céréales, quelques légumes…. je me souviens à peine, des tomates je crois et des aubergines blanches. De grands arbres aussi, dont personne ne connaissait le nom, mais pas de fruits, Nous avions tous envie de douceur, de sucre, de miel, mais il n’y a pas d’abeille sur l’île…
Jola avait maintenant le regard éteint de ceux qui fouillent leur mémoire pour en exhumer des souvenirs fossilisés.
…Pas d’abeille, pas de moustique, pas de mouche, rien… pas un seul animal, pas un oiseau, pas un poisson dans la mer, pas même un cloporte sous les cailloux… Il n’y avait que nous, quelques plantes sauvages et la petite source en bas de la falaise.
Je ne me souviens pas du nom de celui qui l’a escaladée le premier, c’était un homme blond, il portait ses cheveux si longs qu’il pouvait les enrouler autour de sa main, puis il les relevait sur le haut de son crâne et plantait un bâton au milieu pour les maintenir. Mais la plupart du temps il les laissait libres, et ça lui descendait presque au milieu du dos. C’est étrange la mémoire… je ne me souviens pas de son nom, pourtant je vois encore le soleil sur ses cheveux… l’étoile dorée que le soleil allumait dans son dos tandis que nous le regardions grimper sur la falaise.
La voix de Jola glissait vers un murmure hypnotique, assise en tailleur, elle avait resserré ses bras autour de sa poitrine et se balançait d’avant en arrière.
- il nous appelle, nous avons tiré au sort, c’est mon tour, je ne veux pas monter, je ne peux pas… mes mains se couvrent d’une sueur grasse, non c’est du sang….j’ai du me couper sur une arête de la roche…
J’ai peur… Eli me crie d’essuyer ma main dans la poussière sur le rocher, je vois sa tête qui dépasse du bord de la falaise, je m’accroche à ses yeux exorbités … et puis soudain l’homme blond est là, juste à coté de moi, tout son corps est suspendu à deux doigts crochés dans une fente minuscule, il me dit que je dois bouger mon pied, que je ne peux pas rester là, immobile, que je vais tétaniser…ma main glisse, ma jambe d’appui trémule irrépressiblement, il attrape mon poignet… je vais l’entraîner dans ma chute, mais lui chantonne : « Jolie Jola, un graton il y a, là près de ton pied droit… voilà c’est ça.. Je suis tes yeux, écoute moi… »
Il a chanté pour moi jusqu’en haut, j’ai grimpé les yeux fermés…. Et j’ai vu… sur le sable de l‘arène, le sang d’une autre, mon bras levé, ma main serrant le glaive, le rouge qui goutte, et l’éclat du soleil comme une étoile dorée au bout.
Jola pleure sans sanglot, les larmes apparaissent aux coins de ses yeux, cheminent étrangement presque à l’horizontale vers ses tempes, puis glissent le long de ses joues jusque dans son cou ou elles se rejoignent en petit lac dans le creux de sa gorge.
Moïra s’est levée, d’un geste brusque elle balaye une pyramide d’assiettes de faïence qui éclatent avec un bruit mat.
- ça suffit Jola, cesse de pleurnicher ! Et vous deux, arrêtez de me regarder comme si j’étais un monstre. C’était il y a longtemps, Martha a volé la première orange alors qu‘elle était à peine mûre, Jola était en colère parce qu’elle avait découvert le petit arbre, qu’elle en avait pris soin et qu’elle voulait récupérer les pépins du premier fruit pour qu’il y ait d’autres arbres.
- c’était un symbole Moïra, un symbole. La première douceur que nous offrait l’île.
- foutaise Jola, ce n’était qu’une orange, et il y en avait d’autres, et tu as eu ton orangeraie et tout ton saoul d’oranges. Je me souviens moi, comment tu riais en offrant le premier dol à Martha, quand tu lui as expliqué qu‘en creusant la mine tu avais trouvé de l‘or, et combien ça t‘avait soulagée de taper sur la roche et comment tu avais imaginé que c‘était sur elle que tu tapais, et qu‘elle avait de la chance d‘être encore en vie pour porter le bijou, et comment les autres riaient aussi quand elle a dit : je le porterai toute ma vie, pour me souvenir de ma honte. Et Martha porte encore sa faute et la portera toute sa vie, et à chaque nouvel arrivant, elle se souviendra et elle aura honte pour chaque orange que tu rapportes sur la place. Terminé, fin, on passe à autre chose, j’ai faim, et ta tisane m’a donné envie de pisser.
Le cyclone de violence s’attacha au sillage de l’enfant qui s’éloignait, Ael et Sienne avait pris leur part de la grande gifle qui avait secoué Jola. Ils restèrent silencieux tandis qu’elle rassemblait les éclats de faïence dans un panier, n’osant lui proposer de l‘aide.
Avec un détachement bizarre, Jola agita sous leur nez un morceau d’assiette.
- Elle aurait pu choisir de casser autre chose, elle sait bien que nous n’avons plus de potier.
Tout près, on entendait le bruit d’une petite cascade, la fillette se soulageait juste derrière la tente.
à suivre...


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