le début de l'histoire est ici
Le lac, encore dans l’ombre du cratère était d’un noir profond et velouté, une estacade de bois moussu s’allongeait de la rive sud jusqu’à l’eau profonde.
Jola ôta rapidement sa stola puis sa tunique, dévoilant un corps à la musculature masculine. La carrure large, les salières profondes sur de petits seins affaissés, les abdominaux matelassés entre les crêtes iliaques proéminentes, les cuisses épaisses, les biceps saillants, la toison qui remontait presque à mi-ventre, qui couvrait son sexe et assombrissait l’intérieur de ses cuisses, tout le corps de Jola était taillé pour la lutte et les combats, jusqu‘aux stigmates qui témoignaient d‘un passé guerrier, une cicatrice rosâtre et bourrelée barrait son ventre du nombril jusque sous les côtes, d’autres balafres blanches et ridées marquaient ses cuisses et ses avant-bras, le dos, les fesses et les mollets étaient striés de longues et fines estafilades rouges.
Elle avait plongé et s’était éloignée à grandes brasses sauvages, arrachant l’eau devant elle pour la rejeter en écume blanche dans son dos. Ael et Sienne s’étaient à leur tour glissés dans le lac, ils nageaient cote à cote, ondulant souplement, troublant à peine la surface. Tandis que Jola déchirait l’élément liquide, Ael et Sienne s’en faisaient les complices en mouvements fluides et élégants alliant grâce et efficacité. Ils eurent bientôt rejoint puis dépassé leur compagne. Ils prirent pied sur la rive opposée au ponton et s’offrirent aux premiers rayons du soleil qui rasaient le bord du cirque et dessinaient à leurs pieds d’étroites mares de nuit.
Au milieu des hautes tiges de chanvre une sente à peine tracée remontait vers la brume épaisse qui masquait en permanence la moitié nord du cratère. Ils allaient s’y engager quand Jola les appela.
- Les fleurs ont du s’ouvrir, c’est l’heure des noces !
Elle leur avait expliqué comment déchirer l’orchidée avec une épine, comment du bout de l’index mettre en contact les organes mâles et femelles de la fleur.
Penché sur les orchidées, Ael avait été profondément troublé par ce geste intime qui laissait une corolle toute chiffonnée, comme le sari de Sienne au pied de leur lit.
Mais la douce sensation qui montait dans ses reins n’eut pas le loisir de s’épanouir. Sienne, à qui le bain avait rendu sa vigueur, bouillonnait d’une autre impatience.
- je n’aime pas sa façon de prononcer « nous » …disait-elle
Il se redressa en tenant ses reins et renversa la tête en arrière pour soulager ses vertèbres, son regard escalada le cirque et vint buter sur le brouillard dense.
- Jola, qu’y-t-il derrière le mur de brume ?
- Je ne sais pas.
- Tu veux dire que tu n’y es jamais allé voir ?
- Je veux dire que ceux qui y sont allés ne sont jamais revenus.
Sienne fixait Jola avec perplexité, attendant une explication qui ne venait pas.
Elle pencha légèrement la tête et d’un mouvement impérieux du menton, invita Jola à poursuivre, mais Jola l’ignora et déchira une nouvelle fleur d’un geste exagérément appliqué.
- Elle m’agace, mon amour, murmura-t-elle à Ael, elle m’agace sérieusement ! Ael s’imprégna de la colère irrationnelle qui enflait dans la gorge de Sienne. Il tenta vainement de rompre le lien qui transfusait de la chaleur dans ses veines.
Il voyait avec inquiétude les poings de Sienne qui se serraient et se desserraient convulsivement, ses mâchoires qui se crispaient jusqu‘à ce que les dents grincent, ses yeux s’étrécir en fente noire, elle avançait sur Jola, les épaules d‘abord, comme si l’air qui la séparait de la grande femme était devenu solide.
Il voulu la retenir, l’attraper par le coude, mais elle se dégagea d’un geste brusque.
Sans qu’il sache d’où lui venait cette assurance soudaine, Ael comprit que la confrontation des deux femmes était inévitable, qu’il s’agirait d’un assaut de volonté, bouclier des secrets de l’une contre trident des questions de l’autre et en même temps, la conviction que rien ne pourrait blesser Sienne, qu‘elle était à cet instant invulnérable le rendit fataliste.
- Qui es-tu Jola ? Pourquoi nous as-tu invités ? Que devons-nous faire de tous ces mystères que tu distilles comme du venin ? La voix de Sienne froide et dure transperça l’espace.
- Beaucoup de questions, et j’ai si peu de réponses, para Jola.
- En as-tu seulement une ? Une seule ? Toi qui te conduis en maître ici, es-tu l’attercop au centre de la toile ?
Ael s’était posé la même question sans la formuler vraiment. Jola était-elle le marionnettiste de ce monde dont l‘étrangeté ne les avait frappé qu‘ici ? Il lui semblait que la vie paisible du village les avait encoconnés, avait englué leurs esprits, comme la morphine qui masque la douleur mais ne soigne pas la blessure, jusqu’à ce que l’ascension de la falaise les réveille.
- Je suis le moucheron englué qui refuse d’arrêter de se débattre. Mille fois nous nous sommes demandés qui nous étions, où et pourquoi, mille fois nous n’avons pu répondre. Chaque nouvel arrivant a apporté son dû, sa force, son talent, ou son savoir, chacun s’est débattu jusqu’à trouver une voix et finalement chacun a accepté son destin. Partis ou restés, tous un jour ont cessé de se poser les questions qui continuent à m’agiter.
- Ton discours sonne aussi creux que les breloques autour de ton cou. Vertueuse Jola aux cent dols qui tintinnabulent ! Exigeante Jola qui distribue la manne selon son bon vouloir et qui demande l’inutile pour prix de son travail, qui l’accumule en trésor brillant autour de son nid comme une pie voleuse. Impérieuse Jola qui convoque et décide du temps des autres, Précieuse Jola, sans qui le blé cesserait de pousser, les fruits de mûrir, n’est-ce pas ?
- Tu ne comprends pas. Bien sûr, si d’autres cultivaient, et même si personne ne s’en occupait, le cirque continuerait à produire ses fruits. Mais si je cessais de cultiver, de récolter, de transporter et de demander un paiement pour ce travail, tout partirait à vau-l’au, l‘économie de l‘île.… Jola se défendait sans conviction, elle avait déjà rendu les armes et ne résistait plus que par habitude.
Mais Sienne était trop avancée pour accepter la reddition, elle vrilla de nouvelles banderilles avec une férocité qui suffoqua Ael.
- Crois-tu vraiment que tous se laisseraient mourir de faim ? Qu’ils dépendent de toi car ils ne sont que des enfants incapables d’assurer leur subsistance ? Où bien est-ce pour leur épargner les visions de la falaise que la charitable Jola travaille ? Quel statuquo imposes-tu ? Quelle impulsion, si ce n’est celle qui les maintient tous sous ta coupe ?
- Ils ont besoin de moi…
Jola était maintenant à genoux, Sienne tendit la main à Ael pour l’associer à sa victoire, quand il fut à ses côtés, elle entoura sa taille d’un bras possessif et acheva Jola d’une dernière question :
- Quelle faute viens-tu cacher ici, oh Indispensable Jola ?
(à suivre...)
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